Rencontre avec Antoine Villey, fondateur du Camion Scratch

Publié le 24.05.2018
À l’occasion du 4e Forum Entreprendre dans la Culture, retour sur la trajectoire de cinq jeunes entrepreneurs lauréats du Prix IFCIC-Entreprendre dans la Culture 2017, organisé par le ministère de la Culture et l’Institut pour le financement du cinéma et des industries culturelles (IFCIC). Rencontre avec Antoine Villey, qui parcourt les routes au volant d’un véhicule pas comme les autres : le Camion Scratch, première école de DJ itinérante en Europe.
© RAMP'ART - CAMION SCRATCH

Vous avez lancé le projet du Camion Scratch en 2013. Quels étaient vos objectifs et intentions en développant cette démarche d’un genre nouveau ?

J’ai d’abord commencé par le graffiti avant de jouer avec mes proches comme DJ et rappeur dans des bars, puis lors de premières parties de concert, notamment aux côtés d’Orelsan, dans la région caennaise. Ensuite des animateurs de MJC, par exemple, nous ont contacté pour organiser des sessions d’initiations au rap ou à la danse. C’est comme ça que l’idée de mettre en place des initiations au Djing a germé. J’ai senti que ces lieux étaient en demande d’ateliers ouvert à tous, notamment aux jeunes, autour de la pratique de la musique et plus généralement des cultures urbaines.

Lorsque j’ai commencé à proposer des animations, il a fallu surmonter une difficulté récurrente : les longues séances de déballage du matériel, brancher et débrancher sans cesse les platines, les tables de mixage, les enceintes. L’achat et l’aménagement d’un camion répondaient à ce problème technique, tout en me donnant l’occasion d’aller au devant du public. Le Camion Scratch me permet aujourd’hui de me déplacer et d’accueillir du monde en toute autonomie, partout en France et au-delà.


© RAMP'ART - CAMION SCRATCH

Comment a grandi le Camion Scratch au fil des ans ?

Pas à pas. Le Camion Scratch n’a pas connu une trajectoire linéaire. Il faut savoir que sa création s’inscrit dans le projet associatif RAMP’ART, qui fête son 15e anniversaire cette année et continue à évoluer pour faire vivre les pratiques liées à la culture hip hop (danse, rap, beatbox, graffiti, Djing). Le Camion Scratch a été en quelque sorte le moteur de l’action de RAMP’ART.

Au début, en l’absence d’une véritable communication, il a fallu compter sur le bouche-à-oreille. La volonté de créer un projet à dimension européenne, à travers les jumelages culturels entre Caen et Portsmouth et ceux entre plusieurs villes anglaises et de Basse-Normandie, nous a ensuite permis de valoriser le projet et d’obtenir notre unique subvention, vitale pour financer le premier camion.

Proposer des ateliers en camion offre une grande liberté, mais crée aussi une dépendance concrète : le camion doit pouvoir rouler. Or les nombreux soucis de mécanique ont perturbé le développement du projet, qui dépend autant du DJ que du camion.


Vous avez été lauréat du prix IFCIC 2017. Que vous a apporté une telle reconnaissance, dans le domaine professionnel mais également à titre personnel ?

S’il n’a pas réglé les problèmes mécaniques du camion, le coup de pouce financier a d’abord rendu possible la création de supports de communication : site web, brochures, nouvelles offres. Il ne nous reste plus aujourd’hui qu’à communiquer !

En plus de récompenser notre engagement et notre travail, le prix IFCIC apporte aussi et surtout une légitimité, notamment au moment de partir en quête de financements bancaires. Une telle reconnaissance a son importance face à la réticence de certaines banques. Si les bienfaits du prix se feront certainement sentir sur le long terme, cela reste un gage de sérieux.


Depuis l’obtention du prix IFCIC, une année s’est écoulée. Que s’est-il passé pour le Camion Scratch lors de ces derniers mois ?

Le Camion Scratch connaît malheureusement des soucis mécaniques trop régulièrement. À tel point qu’il n’est aujourd’hui plus envisageable de poursuivre le projet sans un nouveau camion. Après avoir récemment pensé à jeter l’éponge, j’ai décidé de créer un deuxième camion, le Camion Scratch 2. Pour cela, il a fallu que je crée une société, seul statut susceptible de me permettre de financer ce nouveau virage. Continuer cette aventure en bénévole était devenu impossible. Mais je persiste à vouloir mener de front deux objectifs : vivre de ma société tout en continuant à faire vivre l’association RAMP’ART.


© RAMP'ART - CAMION SCRATCH

Quels conseils donneriez-vous à un jeune porteur de projet désireux de se lancer dans l’aventure de l’entrepreneuriat culturel ?

Ne partez pas tête baissée dans l’aventure ! Sur des projets qui demandent autant d’investissement, il est toujours plus confortable de se lancer avec un bagage financier et un parcours scolaire abouti. Il faut commencer par se préserver soi-même avant de se consacrer pleinement aux autres.

Il faut ensuite être prêt à affronter l’échec. Un projet est fait de hauts et de bas, la reconnaissance se fait parfois attendre. Mais il est important d’aller au bout, de ne pas s’arrêter au premier échec pour mieux rebondir. Être déterminé est essentiel, mais ne soyez pas têtu. La clé, c’est d’être prêt à contourner les obstacles quand on réalise que l'on n'est pas en mesure de les affronter, sans remettre en question ses objectifs. 

Enfin, je crois qu’il faut savoir parler d’argent sans gêne. Il est compliqué de "donner un prix" à son travail sans scrupules. Mais une contribution, même bénévole, se doit d’être valorisée. De mes débuts comme jeune musicien à aujourd’hui, mon regard a changé sur cette question. La rentabilité d’un projet culturel fait aussi partie des moteurs qui le font avancer. Cela ne doit pas devenir une finalité, mais un levier à ne pas négliger. Il faut savoir valoriser son travail et son investissement, sans que la question de ce qu’il rapporte ne devienne tabou.