Entretien avec Juliette Bompoint : "Les communs encouragent les lieux intermédiaires et l’intelligence collective » 

Publié le 25.05.2018
Le mercredi 30 mai, le Forum sera placé sous le signe du foncier solidaire à travers plusieurs tables rondes consacrées aux « communs artistiques et culturels ». Une problématique aux enjeux à la fois socio-culturels et territoriaux décryptés par Juliette Bompoint, directrice de Mains d’Œuvres à Saint-Ouen, gérante de la SCIC la Main 9-3.0 et co-organisatrice de ce temps fort thématique avec le ministère de la Culture.
© Mains d'Oeuvres

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Que désignent les « communs artistiques et culturels », encore méconnus du grand public ?

Cette notion de « communs » englobe de manière générale toute structure ou outil partagé par une communauté, géré par une action collective. Le terme est récemment réapparu au sein de communautés liées au web open source. En matière de communs artistiques et culturels, l’influence des expériences menées en Italie a été décisive. Aujourd’hui, cette terminologie a fini par s’imposer en France.

Les communs peuvent prendre la forme de bâtiments industriels réhabilités, d’anciens logements réoccupés par des activités culturelles, ou d’espaces encore à inventer. Il s’agit d’une culture augmentée qui peut tout autant concerner la cuisine que les jardins partagés. Ils possèdent tous la volonté de créer des lieux intermédiaires dans un environnement urbain saturé et un contexte institutionnel parfois rigide. Tous interrogent également la dimension transitoire de lieux culturels qui ont demandé de l’énergie pour se maintenir, se construire et produire, et qui voit l’urbanisation, à l’image de ce qui se passe dans le contexte du Grand Paris, à pression immobilière constante, effacer des interstices urbains précieux.

Ateliers d’artistes, espaces de convivialité, pratiques amateurs, laboratoires d’expérimentations... Peu importent les formes qu’ils prennent, les communs sont des espaces de création dont tout le monde peut s’emparer.


© Vinciane Verguethen

Quels sont les modes d’organisation prônés par ces structures alternatives pour exister en tant qu’acteurs culturels à part entière ?

Beaucoup de lieux de création indépendants consacrent une énergie folle à s’adapter et à accompagner les mutations des politiques publiques, culturelles ou d’aménagement du territoire, sans qu’il n’existe pourtant de volonté de les faire exister de manière durable dans le temps. C’est pourquoi les communs portent tous un enjeu de solidarité et de coopération à travers des associations ou des sociétés coopératives d’intérêt collectif (SCIC), plus adaptées à la défense de l’identité d’un lieu ou d’un quartier et à la réalité de ces lieux.

Rassembler les compétences et proposer des collaborations entre artistes, élus, promoteurs immobiliers et habitants reste le meilleur moyen d’inventer des lieux de culture d’un genre nouveau, tout en s’attaquant à des problématiques foncières plus complexes. Pour chaque projet, l’objectif est d’encourager une gouvernance partagée et une intelligence collective.

Ces modes d’organisation issues de l’économie sociale et solidaire sont encore mal compris par les collectivités. Le foncier culturel solidaire ne peut reposer sur une simple injonction : « Créons un lieu citoyen ! ». L’idée de lieux culturels dont on peut être le héros – et le co-propriétaire ! – est encore peu appropriée de toutes parts. L’importance de la culture dans le développement des territoires est unanimement reconnue, mais les moyens mis en œuvre pour la soutenir ne suivent pas.

Nous avons besoin d’une dynamique commune et c’est peut-être le bon moment d’intégrer ces expériences hybrides au cœur des réflexions publiques.


Vous êtes depuis 2015 directrice de Mains d’Œuvres et avez récemment créé la SCIC La Main 9-3.0 aux côtés d’autres lieux de création et de diffusion. Quel rôle doit jouer cette structure pensée comme une coopérative de lieux culturels hybrides ?

L’aventure de la SCIC La Main 9-3.0 a débuté avec le lancement en 2015 d’une étude menée parle CNAR culture Opale autour de quatre fabriques culturelles de la Plaine Commune (Mains d’Œuvres à Saint-Ouen, le 6b à Saint-Denis, la Villa Mais D’Ici et Les Poussières à Aubervilliers). L’étude d’Opale a mis en avant le potentiel de ces lieux et en évidence l’importance de la mutualisation des ressources. À cette époque, pourtant, la pérennité des lieux était menacée par des divergences fortes avec leurs propriétaires. Dans ce contexte, on ne voulait pas se résoudre, au vu de notre implication au long cours, à abandonner des lieux que nous avions pensés pour générer de la créativité, pour fabriquer durablement de la culture sur le territoire.

Pour la SCIC La Main 9-3.0, on s’est inspirés des modèles créés par des foncières citoyennes, à l’image de Terre de Liens par exemple. Une société coopérative est une solution qui va au-delà de l’idée de réseau. Être réunis en SCIC, c’est pouvoir se défendre en cas de difficulté ; c’est se mettre en capacité d’accompagner d’autres lieux du Grand Paris ; mais c’est aussi créer une surface économique qui permet de sortir de la précarisation et de la dimension transitoire des lieux culturels indépendants. Travailler avec des notaires, des avocats et des promoteurs nous a également permis de mieux identifier les dispositifs de soutien financier ou foncier, très mal connus des acteurs culturels. La SCIC est un véritable outil de coopération qui nous a rendus plus forts.

L’ambition de La Main 9-3.0 est de mettre en place un modèle de foncière culturelle inscrit dans le temps, d’inventer des lieux qui existeront encore dans 30 ans.


En mettant la thématique des communs artistiques et culturels au cœur de la programmation du Forum Entreprendre dans la Culture, quels sont vos objectifs ?

Diffuser cette notion de foncier solidaire au plus grand nombre ! Le Forum est une belle opportunité de rencontrer de jeunes entrepreneurs culturels, des techniciens des villes, des professionnels de l’immobilier ou de l’économie sociale et solidaire, et d’échanger avec eux sur le droit culturel et les possibilités ouvertes par les hybridations public/privé.

Les modes d’organisation participatifs proposés par ces lieux intermédiaires sont encore mal connus. Il faut en parler avant qu’ils ne disparaissent, avant que la possibilité de mettre en place ces hybridations ne soit rendue caduque par l’omniprésence du privé et la libéralisation des modèles économiques. Les échanges proposés par le Forum créent du débat, partagent des problématiques qui nous aideront à façonner un futur commun. Les communs artistiques et culturels portent des enjeux de vivre-ensemble qui dépassent la seule question culturelle.

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